Armée israélienne : « Si vous tuez à Gaza, c’est cool »

Publié le 7 Mai 2015

http://www.humanite.fr/armee-israelienne-si-vous-tuez-gaza-cest-cool-573365

Lina Sankari

Mercredi, 6 Mai, 2015

Des familles palestiniennes quittent leurs quartiers sous les bombardements israéliens. Photo : AFP / Mahmud Hams

Des familles palestiniennes quittent leurs quartiers sous les bombardements israéliens. Photo : AFP / Mahmud Hams

Les témoignages de soldats israéliens, engagés l’été dernier à Gaza, accréditent la thèse de crimes de guerre délibérés contre les civils.

« Quand les talons claquent, l’esprit se vide », disait le maréchal Lyautey. En clair, toute chaîne de commandement est conçue pour que les soldats exécutent les ordres sans poser de questions. Pourquoi l’armée israélienne dérogerait-elle à la règle ? La lecture du document de 240 pages, publié par l’association Breaking The Silence (Rompre le silence), donne l’occasion d’apprécier à quel point le racisme et les pires idées d’extrême droite ont gangrené le haut commandement israélien. Rassemblant les témoignages anonymes de plus de soixante officiers et soldats engagés dans l’opération « Bordure protectrice », menée contre la bande de Gaza durant l’été 2014, le rapport expose surtout les crimes de guerre « ordinaires » auxquels se sont adonnés les soldats avec le consentement de leurs supérieurs. « Il y avait beaucoup de gens qui haïssaient les Arabes, vous pouviez le voir dans leurs yeux », relate un militaire. « (Nos supérieurs) nous ont dit : si vous tuez quelqu’un à Gaza, c’est cool, ce n’est pas grave », se souvient un autre. Certes, le bilan de cette guerre, qui aura coûté la vie à 2 200 Palestiniens, dont 1 500 civils, laissait peu de place au doute. Ordre avait été donné de « tirer pour tuer, même si la personne n’était pas identifiée », admet un sergent. Avant de pénétrer dans la Bande de Gaza, les instructions sont d’ailleurs claires : « Vous ne trouverez pas de civils dans les zones d’intervention. Si c’est le cas, ils sont forcément suspects », se souvient une autre recrue.

La guerre est dématérialisée

Édifiants, également, les témoignages de ces jeunes conscrits qui vivent la guerre comme un jeu vidéo : « Après trois semaines dans la bande de Gaza où vous tirez sur tout ce qui bouge, la distinction entre le bien et le mal devient floue, vous perdez votre bon sens, votre morale », note un ancien appelé. Ces jeunes Israéliens n’ont d’expérience de la Bande de Gaza qu’à travers le viseur de leur char. Il serait pourtant injuste de mettre en cause une génération biberonnée aux jeux vidéo militaires tels que l’hyperréaliste Call of Duty. Non seulement les conflits modernes tendent à éloigner les soldats de leurs cibles, mais ils ressemblent de plus en plus à un monde virtuel. Ainsi en a-t-il été, l’an dernier, dans la bande de Gaza. Vers onze heures, peut-être midi, deux jeunes femmes marchent dans un verger. L’armée israélienne est postée à 800 ou 900 mètres. Le commandement de l’unité demande à ses guetteurs de vérifier la dangerosité des suspectes, mais elles sont trop éloignées. Un drone est alors chargé d’évaluer la situation à la place des hommes. L’engin « voit les deux jeunes femmes avec des téléphones, en train de parler et de marcher. Ils ont alors tiré sur ces filles. Et elles ont été tuées ». La guerre est dématérialisée. Lorsque chaque civil recèle un potentiel terroriste, il n’est plus utile de tergiverser. Ce fut le cas lorsque cet autre militaire tira à bout portant sur un vieil homme approchant. Portait-il une ceinture d’explosifs ? Qu’importe, le vieillard est déjà au sol et se tord de douleur. La suite est racontée par un témoin : « Il était clair pour tout le monde que deux options s’offraient à nous : soit nous le laissions mourir lentement, soit nous le sortions de sa misère. Finalement, nous l’avons sorti de sa misère. Un D9 (un bulldozer blindé – NDLR) est venu. (...) Afin d’éviter de se poser la question de savoir si le vieil homme portait une bombe ou non – parce que cela n’intéressait personne à ce moment –, le bulldozer est venu et a laissé tomber un tas de gravats sur son corps et ce fut tout. »

La politique de la terre brûlée

L’armée est aussi l’école des « vrais hommes », l’occasion de cultiver sa virilité, comme en témoignent de nombreux soldats. Ceux-ci organisent des concours où les civils sont les principales cibles comme on irait au stand de tir, lors d’une foire. « J’ai vu un taxi, j’ai tiré un obus mais je l’ai manqué. Puis j’ai fait de même avec deux autres voitures. Mais je les ai encore manquées. On est passé à la mitrailleuse, on a encore visé et manqué des voitures. Jusqu’à ce que je voie un cycliste qui pédalait. (…) Et on s’est tous mis à rire dans le tank en disant : “Regardez-le s’enfuir”. » D’autres soldats faisant leurs classes en même temps se souviennent surtout de la folie destructrice dans laquelle semblaient engagés les hauts gradés. À Chajaya, dans la banlieue est de Gaza City, 900 obus ont ainsi été lâchés en une nuit. La politique de la terre brûlée. L’association Breaking The Silence entend utiliser ces témoignages pour réclamer l’ouverture d’une enquête indépendante. L’armée israélienne s’est fendue d’un communiqué pour expliquer qu’elle était prête à « examiner toute plainte crédible ». Il y a quelques semaines, Amnesty International avait déjà demandé aux Nations unies de mettre sur pied une commission d’enquête sur les « crimes de guerre », reprochant à l’armée israélienne d’avoir délibérément ciblé des civils dans leurs maisons. Après l’opération « Pilier de défense », en novembre 2012, sur la bande de Gaza, une commission interne fut ouverte au sein de l’armée. Elle ne déboucha sur aucune enquête puisque le comportement des militaires fut jugé « professionnel ». Seule différence avec le monde virtuel ? Dans Call of Duty, les joueurs sont sanctionnés lorsqu’ils tuent des civils.

Rédigé par Association Solidarité Forez Palestine

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